Compte rendu du Colloque International

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Colloque international d’Orléans, 30 août – 2 septembre 2010

« L’Égypte et ses voisins moyen-orientaux (3000 av. – 1000 ap. n. ère) »

Musée des Beaux-Arts.

 

Compte Rendu

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Objectifs du Colloque

L’objectif premier de ce colloque était de recevoir en France le colloque international annuel « Egypt and Near-Eastern Countries » organisé depuis 2001 par Éléonora Kormysheva, directrice du Centre Égyptologique Golénischef de l’Université d’État de Moscou. Éléonora Kormysheva nous rappelle tous les ans que « nous sommes une famille », ‘nous’ c’est-à-dire Russes, Italiens, Égyptiens et Français qui entretiennent le plaisir de se retrouver. Avec chaleur et compétence, cet objectif a été bien rempli. Ainsi les Orléanais ont pu découvrir à quel point la joie du partage pouvait faire rayonner la passion de la science. Car notre second objectif était, non seulement de rassembler des chercheurs de domaines voisins mais distincts qui n’ont pas l’occasion de se rencontrer, mais aussi d’offrir la confidentialité universitaire de ces partages fructueux à un milieu associatif ouvert au public. Ce second objectif a de même été atteint, à la satisfaction souvent joliment exprimée des chercheurs et à celle des non-spécialistes. La fréquentation a été d’environ 50 personnes par jour, dont des étudiantes en histoire de la Source. « C’était formidable de vous entendre discuter après les communications », nous a-t-on dit.

Bilan de notre mode d’action

Ce colloque était non seulement une première à Orléans mais aussi une première sur le plan de la recherche. La richesse des spécialités dans la recherche sur l’Égypte ancienne entraîne une isolation par saturation, que nos colloques cherchent à pallier. La Société Asiatique organise annuellement au Collège de France un colloque interdisciplinaire qui rassemble des Assyriologues, Turcologues, Indologues et Sinologues, car ces rencontres s’avèrent utiles. Mais les Égyptologues n’y participent pour ainsi dire pas. Or, nous avons bénéficié d’une aide financière du Ministère de l’Éducation et de la Recherche, lequel ne soutient pas ordinairement une association, laissée aux soins des Conseils Généraux et Régionaux, ce qui a été le cas pour notre Association Soleil Ailé. La vie universitaire est un autre monde. Auprès de Madame Lagrange, et pour le Programme ACCES de ce Ministère au bénéfice des pays de l’Europe de l’Est, nous avons défendu nos objectifs et nous la remercions d’y avoir été sensible. Le partage interdisciplinaire d’une part et extradisciplinaire d’autre part avec le public est un apport à la science. Les publications représentent une somme de travail énorme, sans mesure avec salaire et bénéfice trop modestes en retour. Ces œuvres sur l’expérience de l’humanité sont des trésors peu vendus ignorés du public vis-à-vis desquels nous pouvons être utiles. Enfin, saluons la générosité de nos membres et amis, Jacqueline Suttin, Ghislaine Michaux, Claude Traunecker, Pierre et Marie-Agnès Bonnaire, Xavier Vavasseur, Jean-Claude et Jocelyne Duveau, Linda et Emmanuel Pinto, pour leur aide matérielle tant appréciée des participants. Que tous, chercheurs, membres, amis et institutions, la Mairie d’Orléans, le Musée des Beaux-Arts et son personnel, le Musée du Louvre, et les participants financiers, donateurs et Cars Simplon, soient remerciés d’avoir contribué à la réussite de nos objectifs scientifiques et culturels. Deux articles dans La République du Centre ont paru les 19 août et 4-5 septembre et un compte rendu sera publié dans le prochain Egypte, Afrique & Orient.

Le lundi 30 août

Partis d’Orléans en car quelques membres de l’ASA, une dizaine d’auditeurs inscrits et trois égyptologues russes arrivés le samedi ont rejoint sous la grande Pyramide du Musée du Louvre les autres participants venus de Moscou, Novosibirsk, Kiev, Le Caire, Rome et Paris. Le Colloque commençait avec une visite autonome de l’exposition « Méroé, un empire sur le Nil », accordée gracieusement par le Département des Antiquités égyptiennes à la diligence d’Aminata Sackho-Autissier et Corine Braud. Qu’elles en soient remerciées. Éléonora Kormysheva, spécialiste de la civilisation méroitique, a commenté en français ces trésors les plus significatifs du Soudan ancien, prêtés par le Musée de Khartoum pour la plupart. Elle dirige une fouille à Abu Erteila, à 7 km de Méroé, avec Eugenio Fantusati, professeur à l’Université La Sapienza de Rome. Ce dernier a rappelé que les bijoux exposés de la reine candace Amanishakheto (c. 50 de n. ère) provenaient de sa pyramide dans la nécropole Nord de Méroé détruite et pillée par Giuseppe Ferlini en 1834. Considérés en Europe comme des faux, ils furent reconnus comme authentiques par Karl R. Lepsius, après sa mission archéologique à Méroé de 1842-1845, et achetés par les Musées de Berlin et de Munich.

Malgré notre retard fâcheux, dû à des contretemps successifs, Mme. Marie-Thérèse Pilet-Duchâteau, au nom de Monsieur Serge Grouard, maire d’Orléans, nous a accueillis à l’Hôtel Groslot avec grande d’amabilité. Nous lui présentons nos remerciements et vifs regrets. Madame l’Adjointe a exprimé sa satisfaction de voir réaliser à Orléans une manifestation culturelle, dont le caractère sortait de l’ordinaire et honorait la ville. Puis à la suite du vin d’honneur, Gérard Hocmard a relaté, avec grande érudition et en anglais, l’histoire de l’Hôtel Groslot et de ses richesses, dont le faste a impressionné à juste titre nos amis étrangers.

 

Le mardi 31 août

Les allocutions d’ouverture du colloque ont été prononcées par Gérard Hocmard et Claude Traunecker. En tant que membre fondateur de l’ASA lorsqu’il était président en exercice de l’Académie d’Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts d’Orléans au moment de la création de l’Association Soleil ailé, Gérard Hocmard a très justement souligné dans son accueil français, fleuri de latin, allemand, italien, anglais et même russe « la passion commune pour l’Égypte antique qui prend place dans un esprit de partage qui transcende les frontières et les langues » et sa passion pour le « rêve égyptien », qui a ouvert la recherche aux autres civilisations antiques du Proche et du Moyen-Orient. Après les découvertes de Champollion « c’est toute la vision de l’Antiquité et de l’histoire de la civilisation qui s’est trouvée recadrée ». Effectivement, chaque colloque est un mini recadrage et le nôtre n’a pas démérité en ce rôle bien salué par Claude Traunecker, professeur émérite de l’Université de Strasbourg et ancien directeur de son Centre Égyptologique, heureux d’être des nôtres depuis qu’il vit dans le Loiret. Il y a encore beaucoup à faire ne serait-ce que comprendre ce qui a incité Padiaménopé a construire la tombe la plus gigantesque de l’Égypte, la Tombe 33 dont Claude Traunecker est le directeur de fouille, une vrai ‘bibliothèque’ qui rassemble tous les textes funéraires connus au 7e siècle avant notre ère, mais dont certains sont inconnus ailleurs. Le lien a ainsi été fait entre Padiaménopé, premier ‘égyptologue’ de l’histoire et nous… qui cherchons à rassembler, par delà le temps, l’espace et les spécificités, les fils du « rêve ».

Le message de bienvenue d’Éléonora Kormysheva a rappelé que nos études sont plus encore une passion qu’un métier, qui nous unit et qui permet de se surpasser. Et j’ai souligné que c’est une amitié de longue date nouée avec Éléonora dans les années 80 à la Sorbonne aux cours de méroïtique de Jean Leclant qui aujourd’hui portait ses fruits avec bonheur. De même l’amitié des six membres de l’Académie d’Orléans qui ont encouragé la fondation de notre association et notamment celle de Jacqueline Suttin, ancienne présidente de cette Académie et vice-présidente de notre association, toujours présente pour agir et pallier nos déficiences.

 

Après ces allocutions d’ouverture, le thème de la matinée fut consacré aux relations de Méroé avec l’Égypte et avec Rome, parachevant ainsi la visite du Louvre. Éléonora Kormysheva a décrit les particularismes du syncrétisme religieux qui s’est développé entre l’Égypte et Méroé depuis la domination égyptienne sur le Soudan au 2e millénaire avant notre ère, jusqu’à l’Époque Gréco-romaine, Méroé étant alors à son apogée. Si les Méroïtes (du 3e siècle avant au 4e siècle après notre ère), à la suite des Kouchites (du 9e au 4e siècle avant n.e.) ont acculturé des divinités égyptiennes et principalement le dieu dynastique Amon avec ses fonctionnalités, sous les formes du dieu local Apedemak, ils ont maintenu leur propre culture, qui en retour a tardivement laissé des traces de culte en Égypte même. Eugenio Fantusati, a présenté une impressionnante collection de vestiges de centaines de pyramides construites à Rome et qui n’avaient, jusqu’ici, pas été identifiés comme étant de facture typiquement méroïtique. Cette mode parmi les Romains aisés révèle de façon inattendue l’impact culturel dans le domaine funéraire qu’avait Méroé sur la capitale de l’Empire, d’autant plus étonnant que Méroé s’était révolté contre le poids des impôts romains entre 25 et 21 av. n. ère1.

L’après-midi a été consacrée d’abord aux relations entre l’Égypte et la Perse au Ier millénaire avant notre ère. Svetlana Bersina a montré des représentations de sujets égyptiens figurant sur des sceaux officiels de la dynastie perse dite Achéménide (550-338 av. n.e.). Il est vrai que Darius Ier a dominé l’Égypte en tant que second pharaon de la 27e dynastie, réduisant son hégémonie passée à l’état de satrapie ou province. Mais l’intégration de sujets égyptiens sur des sceaux d’État signifierait la reconnaissance perse de la supériorité des thèmes religieux égyptiens, ce qui n’est pas, a priori, évident. Cependant, comme nous l’a démontré Jean Trichet, la roche dans laquelle a été taillée la statue de Suse de Darius Ier est assurément du grauwacke dont l’unique source se trouve dans l’Ouadi Hammamat, entre le Nil et la mer Rouge, en raison d’inclusions rares de chlorite qu’elle contient. Cette statue multilingue, gravée d’inscriptions en vieux perse, élamite, babylonien et égyptien aurait été faite en Égypte. Et l’on sait par ailleurs que Darius fit venir des ouvriers égyptiens pour décorer son palais de Suse. Ainsi, l’acculturation de sujets égyptiens a pu passer par ces artistes restés plusieurs années en Perse. D’ailleurs Hanna Vertiyenko a montré qu’il y avait des similarités dans les mythes de la mort transmis par les littératures iraniennes, postérieures aux modèles égyptiens proposés. La culture spirituelle touchant l’après-vie a peu, semble-t-il, de frontières. Du moins c’est ce qu’il en reste après les dilutions et oublis de l’histoire.

Après la pose café, Claire Volkov a commenté la première des deux expositions présentées dans le foyer de l’auditorium pendant les trois jours de conférences. Dans trois tables vitrines étaient déployées de nombreuses photos sur les principaux épisodes la vie exceptionnelle de son père Yuri Zawadowski (1909-1979). Né à Varsovie, ville alors russe, il fit ses études à Paris où sa famille s’était réfugiée après la révolution de 1917. Diplômé de l’École des Langues Orientales en 1930, puis naturalisé français, il a été reçu avec honneur au concours du Ministère des Affaires étrangères et occupa son premier poste diplomatique à Dresde. Ensuite il fut envoyé dans les pays du Proche-Orient comme attaché culturel, chargé d’établir des cartes linguistiques dans le monde arabe, ce qui l’a conduit en Égypte entre 1945 et 1949, avant de regagner Moscou pour y enseigner à l’Académie des sciences. Arabisant et philologue distingué il est devenu égyptologue, puis il a consacré à Méroé plusieurs études. Sa fille Claire vient de publier la traduction française d’un ouvrage posthume Le Méroïtique, La langue des pharaons noirs, annoté par Caude Rilly qui traite de la phonologie. Avec une verve éblouissante elle a su nous transmettre l’admiration qu’elle porte à son père, laquelle est partagée par les égyptologues de Moscou présents, dont la plupart furent ses élèves, et qui vouent une reconnaissance bien méritée à cette famille exemplaire de résistance humaine et intellectuelle à travers diaspora et persécutions. En 2009, le Centre de la Diaspora russe a commémoré avec l’Académie des Sciences le Centenaire de Yuri Zawadowski, dont les archives se trouvent actuellement au Fonds Soljenitsyne.

Ensuite Galina Baibasarova, photographe d’art, a présenté la seconde exposition qui ornait les murs du foyer. Trente vues superbes mettaient en évidence l’égyptomanie dans l’art et l’architecture de Saint-Pétersbourg. Dès Catherine la Grande en 1771 et avant l’expédition de Bonaparte en Égypte, les tsars furent les premiers à comprendre la valeur de l’héritage égyptien. Après l’expédition de 1898 l’égyptomanie a envahi la sculpture et cette mode a gagné toute l’Europe. Les deux sphinx d’Amenhotep III importés d’Égypte et érigés sur le Quai de l’Université devant l’Académie des Arts de Saint-Pétersbourg ont servi de modèles aux œuvres maîtresses du sculpteur M. Shemiakin dédiées aux victimes de la répression politique. Jusqu’au début du XXe siècle, on érigea des pavillons en forme de pyramides, des portails en forme de pylônes de temples égyptiens, des obélisques sur les ponts de la ville et les dieux égyptiens investirent l’ornementation des demeures seigneuriales. De nos jours l’égyptomanie est une science à part entière. Elle fait partie du cursus du Centre Golénischef à l’initiative d’Irina Bakanova, Directrice du Musée et Doyenne de la faculté de l’Histoire de l’Art. Présente, elle a rendu hommage au travail de Galina Baibasarova qu’elle avait suscité et dont la collection personnelle a été honorée d’expositions dans de nombreuses capitales.

Le mercredi 1er septembre

Trois communications sur le Sinaï, suivi d’un regard croisé sur les relations entre l’Égypte et Byblos ont occupé la matinée. Michel Dewachter, après avoir évoqué ses recherches concernant la collection de cônes funéraires actuellement dans les réserve de l’Hôtel Cabu et nous avoir appris qu’Orléans possédait le sixième des collections du monde, a retracé la grande aventure du percement du canal de Suez qu’il reconstitue patiemment depuis son bilan d’archiviste dressé au Congrès de Grenoble en 1979. La réalisation de ce canal à l’initiative de Ferdinand de Lesseps, formé à l’école des saint-simoniens, a été l’objet de biens des pressions politiques entre le premier coup de pioche en avril 1859 et l’inauguration en novembre 1869. Une réflexion sur le mûrissement de la recherche amène Michel Dewachter à réévaluer le rôle du canal et les étapes ‘politiques’ de son contrôle, lesquels ont été mus par le profit de la Compagnie de Suez au détriment d’intérêts qu’on a voulu nobles. En passant il a salué le travail énorme réalisé par les savants russes en Égypte, Vladimir Golénischeff entre autres. Ensuite Claude Traunecker a exposé son travail de cartographie minutieusement réalisé lors de sa participation, en 1991, à la courte campagne épigraphique et archéologique de l’Université de Lille au sud-Sinaï, dans les mines de turquoises de Sérabit el-Khadim, exploitées jadis par les Égyptiens. De ce travail il ressort des observations pertinentes non publiées, concernant le rapport entre les endroits exploités, les inscriptions et la topographie particulière qui sont révélatrices des connaissances des autochtones, un sujet qui reste encore quasi vierge. En effet, le passé de ces populations a été gommé derrière les vestiges laissés par les prédateurs miniers. La recherche ne voit que leurs inscriptions. Or, ces prédateurs, principalement des Égyptiens et parfois des Medjay ne parlent que d’eux-mêmes. Cependant une relecture des sources à notre disposition permet d’entrevoir une histoire locale à partir d’un nom géographique, celui de Maga(n), mon sujet de communication. Les Annales du roi néo-assyrien Assarhaddon nous informent qu’après Raphia il a traversé le pays de Magan avant d’entrer en Égypte et Darius Ier fit de Maka/Maga(n) une satrapie. Celle-ci est écrite Maga en hiéroglyphe sur sa statue de Suse évoquée ci-dessus. Or, des mercenaires de Maga sont connus des sources égyptiennes du Nouvel Empire comme étant des Stt ou des ‘pr, c’est-à-dire des ethnies asiatiques sur les marches du Delta oriental. Leur identification avec la satrapie perse Maka/Maga est une donnée nouvelle qui rouvre tout un champ de recherches. Les sources mésopotamiennes de la fin du 3e millénaire font état d’un royaume Magan, dont le roi fut défait par Naram-Sin, vers 2230 av. n. ère, royaume qui semble avoir disparu ensuite. Le nom du no-man’s-land politique, toujours peuplé de tribus nomades, finira par être oublié et son vacuum géographique investi au Moyen Âge par le mythique Sinaï biblique. Cette question permet de rouvrir le débat encore mal appréhendé sur les relations Est-Ouest à travers les populations mobiles du nord de l’Arabie, à la fois interfaces et ferments d’échanges, mais fantômes archéologiques. Et c’est là que nos regards croisés sur les textes d’origines diverses prennent d’utiles dimensions encore à exploiter. Enfin, la matinée s’est terminée par la communication conjointe d’Amaury Pétigny et de Marc Abou Abdallah qui ont portés leurs regards croisés sur les relations interétatiques entre les Égyptiens et les Syriens de Byblos à l’Âge du Fer. L’époque des XIe et VIe siècles av. J.-C. est aux grandes mutations, après la chute de l’hégémonie égyptienne au Nouvel Empire, l’expansion assyrienne et la conquête perse au Levant puis en Égypte. Les rapports diplomatiques entre vassaux ont toujours cours mais autrement.

L’après-midi a été tout aussi riche de nouveautés, en premier lieu sur l’activité minière des Égyptiens chez leurs voisins des déserts orientaux. Maxime Lebedev, en analysant l’évolution des titres des envoyés en mission d’exploitation qui ont laissé des inscriptions sur les parois de roches voisines, a mis en évidence les variations survenues dans l’organisation et la composition des forces expéditionnaires, reflet des mêmes évolutions dans l’administration militaire et sociale de la société. Entre les Ancien et Moyen Empires, la militarisation s’accentue au détriment de la prospection civile. Mais non au détriment des prêtres dont la présence constante justifie l’affirmation du pouvoir royal égyptien sur des peuples considérés comme hostiles dans des régions assimilées au chaos cosmique. Puis Maha Farid, a pu déterminer la valeur du volume d’une pierre extraite à l’ouadi Hammamat sous la VIIIe dynastie à partir, d’une part, une scène en haut-relief de la mastaba2 de Schemai, fouillée par son équipe à Coptos entre 1978 et 1981, et d’autre part une seconde inscription rupestre à la carrière même. Schemai est père du dieu et surveillant des 22 nomes3 de Haute-Égypte. La scène montre un traîneau tiré par des hommes. La pierre sur ce traîneau est inscrite de deux hiéroglyphes indiquant son unité de surface. Une vignette décrit l’action au sortir de l’ouadi Hammamat avec la date et le but de l’expédition. L’unité de volume des pierres extraites nous était jusqu’alors inconnue. La surface rapportée à la hauteur de la seconde inscription permet d’en calculer le volume. Ces dimensions devaient être standardisées en fonction du moyen de transport sur, rappelons-le, quelque 100 km d’une vallée en douce déclivité depuis El Rieh à l’est des carrières. Ola El Aguizi a tenté de démêler les liens de famille des occupants de deux tombes accolées à Saqqâra, à partir d’une stèle familiale sur laquelle quatre couples sont représentés : Neb-Nefer, intendant en chef du domaine du maître de vérité, directeur de la trésorerie avec sa femme, ensuite son fils Houy-Nefer, scribe royal et directeur du sceau avec sa mère, le même en face de son neveu Ma[y] ou Ma[hou], maître de l’étable, puis deux couples, frères de Neb-Nefer. Or la tombe est au nom de Houy-Nefer, dont le nom est superposé à celui de son père dans d’autres inscriptions de cette tombe. La seconde tombe accolée au nord est au nom de Neb-Nefer et de son fils Mahou. Ces partages ou usurpation de tombes d’un même père avec deux fils étonnent s’il s’agit de la même famille, sinon comment expliquer la stèle par rapport aux tombes accolées ? Une seconde énigme a été soumise à notre auditoire aux compétences disciplinaires variées par Claude Traunecker, au sujet de deux tablettes en bronze qu’il a trouvées chez un antiquaire de Louxor en 1971. Elles sont couvertes recto verso d’un abécédaire de 22 lettres reproduit quarante fois, similaires à ceux des inscriptions grecques archaïques, moins les 5 dernières lettres, lui suggérant une origine étrusque. Il en a confié l’étude à l’étruscologue Michel Lejeune qui a renoncé à publier ses conclusions avec l’analyse préliminaire de Claude, malgré l’apparition en 1987 d’autres tablettes du même type signalées aux États-Unis en en Allemagne. Leur origine étrusque est discutée. La question est entre les mains de Pierre-Yves Lambert qui a repris les archives de M. Lejeune, décédé en 2000. Dans la discussion qui a suivi sa communication, Eugénia Smagina a évoqué une possibilité, qui serait somme toute relativement banale, d’une écriture dérivée du phénicien. Affaire à suivre…

Après la pose café, Arkadiy Demidchik a contesté la date de composition supposée du traité sur la royauté le plus anciennement connu « L’enseignement pour Mérikarê ». Depuis les années 60 on récuse la fiabilité du texte en supposant une rédaction tardive du début de la XIIe dynastie et non sous le règne des derniers Hérakléopolitains4, contemporains de la XIe dynastie. Or, ces doutes sont infondés, d’une part parce que le texte montre un roi personnellement impliqué dans le gouvernement et l’administration de la justice, rôles tenu précédemment par un vizir, lequel n’existe pas à l’époque hérakléopolitaine. Les nomes XVI-XXII de Haute-Égypte et ceux de Basse-Égypte formaient un domaine royal géré directement par le Palais d’après « L’enseignement ». Une telle affirmation n’aurait eu aucun sens sous la XIIe dynastie. De plus des aspects importants de la politique décrite par ce texte sont corroborés par l’inscription, récemment publiée, de la tombe de Setyka à Qubbet el-Hawa (n°110) dans laquelle « La maison de Khéty », c’est-à-dire le Domaine des Hérakléopolitains, est mentionnée. La solution la plus simple s’avère souvent la meilleure, comme l’a remarqué Claude Traunecker, en saluant la qualité didactique de cette parfaite démonstration. Pour finir la journée, nous nous sommes reposés visuellement dans les beaux jardins égyptiens montrés par Nataliya Pomerantseva afin d’en décrypter pour nous les symbolismes de sa douce voix de musicienne. Chaque tombe d’Osiris comprenait un jardinet, lieu de repos de l’esprit du dieu représenté par l’oiseau ba. Ainsi le jardin devient un symbole de survie post mortem. Les peintures murales des tombes de notables du Nouvel Empire en offrent des scènes très décoratives dont la composition vise à susciter un « nœud sémantique » culturel. La femme est reliée à l’arbre, l’Arbre de Vie, à l’eau, l’Eau de Vie et de Résurrection, au bateau du grand voyage vers l’éternité. Tous ces symboles ont été entretenus dans l’imaginaire religieux à travers la déesse du Ciel Nout et la déesse vache Hathor, dispensatrices d’eau, de lait et des fruits pour l’âme du défunt dans sa forme d’oiseau.

Le jeudi 2 septembre

La matinée a été consacrée à la culture funéraire égyptienne. Svetlana Malykh a analysé la céramique funéraire des tombes de Khafraankh, Thenty II, Khoufouhotep et la tombe 38 de l’Ancien Empire, fouillées par la mission russe à Guizeh. Celui de Khafraankh, inspecteur des prêtres-wab de la Pyramide de Khéphren, la tombe la mieux décorée, comprenait de la vaisselle fine et des « jarres palestiniennes », les autres de la vaisselle commune. Nadine Guilhou a fait le point sur la dénomination des astres dans les Textes des Pyramides (IIIe millénaire). Elle rappelle que l’objectif essentiel de ces textes était d’introduire le roi défunt parmi les astres. Mais ces derniers ne sont désignés pour la plupart que de façon métaphorique ce qui en rend l’identification malaisée, contrairement aux constellations nommées et identifiées. Une classification avec justification du choix des diverses métaphores est une entreprise très technique exposée dans cette mise au point qui en clarifie les données de base. Rien n’est laissé au hasard chez les Égyptiens. Bernard Arquier a ensuite démontré que les chapitres 154 à 158 des Textes des Sarcophages, émanant d’une théologie de connaissance, étaient utilisés dans une logique programmée par le concepteur d’un sarcophage. Du moins, tel est le cas sur la paroi de tête du sarcophage intérieur de Mesheti, repris sur d’autres parois de ce double sarcophage et d’autres sarcophages du Moyen Empire. Ces chapitres sont disposés sur les parois en fonction d’une logique spirituelle élaborée reproduite spatialement sur ces parois. Quant à Mykola Tarasenko, qui travaille sur les vignettes du Chapitre 17 du Livre des Morts, il a défini les caractéristiques de ladite « rédaction saïte » (26e dynastie), qui structure l’ordre des incantations et images. Cet ordre canonique apparait après une disparition sous la 22e dynastie étrangère « libyenne » de ce type de texte pour accompagner les défunts. Sous le Nouvel Empire, la « rédaction thébaine » peignait d’abord les images puis le texte était inclus après sur les rouleaux. La structure canonique en a inversé l’ordre, inscrivant d’abord le texte avec des espaces libres pour des illustrations monochromes ou polychromes ultérieures. Ce chapitre LM 17 est attesté dans les décors de tombes, rouleaux et bandelettes de momies à Thèbes, Memphis et Hérakléopolis Magna. Eugène Levchuk a analysé l’évolution des techniques et styles des portraits funéraires du Fayum des premiers siècles de notre ère, lorsque la culture égyptienne avait fusionné avec celle du monde gréco-romain. Ils sont de trois types, réalisés à l’encaustique, a tempera combiné à l’encaustique ou a tempera à l’œuf, sur des planches de cyprès ou sur des toiles. Leurs techniques qui réduisent la plasticité des traits ont conduit à des formes conventionnelles visant à montrer la victoire de l’esprit sur la matière charnelle transfigurée. La typologie de ces portraits a ouvert de nouvelles voies dans l’art vers la création d’icônes coptes, puis byzantines.

Durant l’après-midi, nous avons vu avec Eugénia Smagina les problèmes de la christologie manichéenne, laquelle donne au Jésus du Nouveau Testament une double personnalité, un phénomène bien attesté dans les sources gnostiques. Au « Jésus Le Radiant » ou « La Splendeur » est rattaché le « Jésus historique » ou « terrestre » classé parmi les « Apôtres » manichéens, fondateurs et restaurateurs de l’unique vraie religion. Un courant docétique secondaire, peut-être élaboré par Mani lui-même dans le but d’accorder sa religion aux différentes confessions chrétiennes, affirmerait que le corps matériel de Jésus, et par voie de conséquence sa Passion et sa crucifixion n’ont été qu’apparences. Mais il est possible qu’il faille comprendre simplement que l’émanation céleste qui fait d’un homme un Apôtre avait déjà quitté Jésus au moment de sa crucifixion. En un mot, Jésus n’était plus alors Apôtre. Avec Jean-Luc Simonet, le thème de Moïse a été vu sous l’aspect d’une recherche d’identité nationale israélienne. En opposition au modèle égyptien qui fonctionne comme un repoussoir, le discours de Yahweh, à travers celui de l’Exode, serait une polémique mimétique. Yahweh fait de Moïse un ‘dieu’ selon le schéma égyptien établi dès les Textes des Pyramides, qui fait du pharaon un ‘dieu’ parmi ses sujets, plus ‘dieu’ que les dieux eux-mêmes dans son contexte social. Face à l’Égypte, première nation du monde, Israël alias Yahweh, nomade et en fuite, ne pouvait établir son identité qu’au travers et au delà de paradoxes multiples dans lesquels Yahweh s’affirme en dominant, car son royaume ne sera jamais de ce monde. Il serait tentant d’en tirer la leçon qu’identité et désir d’être ne sont que champs béants de luttes inassouvies à jamais, provisoirement résolues dans la fuite. Éric Raimond a brossé un tableau des difficultés d’une part, et des indices textuels d’autre part, qui bornent sa recherche sur les cultes anatoliens du premier millénaire avant notre ère, dans l’aire géographique des « pays Lukka » aire encore mal définie, qui pourrait comprendre une grande partie du sud de l’actuelle Turquie. L’objectif s’inscrit dans le cadre des permanences dans les traditions religieuses. Leurs origines sont à chercher dans les textes conservés en louvite cunéiforme et hiéroglyphique5 en regard de la documentation gréco-asianique et gréco-romaine. L’étude comparée des panthéons locaux, des théonymes, des cultes et traditions mythiques va permettre d’en dégager les grandes lignes. Cette recherche ne pourra qu’être fructueuse au regard de ce que l’on sait aujourd’hui sur les cultes antérieurs syro-hittites du second millénaire av. n. ère. Ces derniers se sont élaborés à une époque de luttes, de diplomatie et d’échanges commerciaux multiples dans tout le Bassin méditerranéen. Un tel contexte est propice aux mécanismes syncrétiques évoqués à propos de Méroé et de l’Iran. Pour finir notre tour des horizons multiples, Laurent Metzger a montré comment l’influence culturelle de l’Égypte s’était étendue jusqu’au monde malais sur fond de culture islamique. La majorité des étudiants musulmans de Malaisie, Indonésie, Brunei, Darussalam et Singapour venaient au Caire aux XIX-XXe siècles pour poursuivre leurs études, non seulement islamiques mais aussi en sciences et en lettres. Et ainsi ils ont appris tous les savoirs d’un monde moderne en développement à travers le moule culturel égyptien. Celui-ci faisait alors référence dans le monde musulman. Ce n’est plus le cas de nos jours, car les étudiants fréquentent plutôt les universités américaines, européennes, australiennes et néo-zélandaises. Mais le phénomène a été très important et a marqué profondément la population malaise. C’est tout à l’honneur de l’Égypte, source du savoir depuis des millénaires, et c’était important d’analyser et communiquer cette influence par delà les mers, un phénomène méconnu.

 

In fine

À la cérémonie de clôture, Éléonora Kormysheva, Claude Traunecker et moi-même avons exprimé notre reconnaissance aux participants et notre grande satisfaction d’avoir vu ces journées se dérouler de façon intense et riche d’informations nouvelles et utiles. Mykola Tarasenko s’étant proposé pour organiser le prochain colloque, nous avons donné rendez-vous à tous à l’automne 2011 à Kiev. En ce qui concerne les Actes du Colloque d’Orléans, Éléonora Kormysheva se chargera de les faire éditer à Moscou dans la collection des Actes des colloques précédents. Ce volume paraîtra pour le colloque de Kiev. Quant aux frais de publication, le Centre Golénischef de Moscou et l’Université La Sapienza de Rome ont généreusement proposé leurs participations, à partager par tiers avec l’Association Soleil Ailé. Il est demandé aux contributeurs d’envoyer leurs textes avant le 30 mars prochain, soit à Éléonora, soit à moi-même, sous les deux versions, CD et papier. Les chercheurs qui ont communiqué à ce colloque viennent des Universités des Sciences, des Humanités et d’Art de Moscou, de l’Université de Novosibirsk, de Kiev, du Caire et de Institut Français d’Archéologie Orientale du Caire, de l’Université La Sapienza de Rome, de Paris-CNRS, Paris-La Sorbonne EPHE, de l’Institut Catholique de Paris, de l’Université de Strasbourg, de l’Université Paul Valéry de Montpellier, de l’Université de La Rochelle et de l’Université d’Orléans. Les chercheurs qui ont eu un empêchement, Ivan Ladynin de l’Université de Moscou, Isabelle Klock-Fontanille de l’Université de Limoges et Bernard Vilain de l’Université d’Orléans pourront joindre leurs textes à la publication des Actes.

Spassibo – Shoukran – Grazie – Thank you – Merci. Danièle Michaux

1 A. Sackho-Autissier, « La guerre entre Méroé et Rome, 25-21 AV. J.C », in Méroé, un empire sur le Nil, Catalogue de l’exposition, Musée du Louvre, Milan-Paris 2010, 73.

2 Mastaba : tombeau de particulier proche d’une pyramide ou sépulture royale.

3 Nome : division administrative ou province désignant le territoire d’un nomarque, héritier de l’ancien système prédynastique des clans.

4 Les Hérackléopolitains ont régné aux IX-Xe dynasties.

5 Le Louvite et le Nésite, plus ancien, sont des langues parlées par les Hittites qui utilisaient deux systèmes d’écriture : le cunéiforme emprunté au Sumériens et adaptée à leur langue indo-européenne et un système graphique de symboles, appelés ‘hiéroglyphes’, lesquels n’ont rien à voir avec les hiéroglyphes égyptiens.

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